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Le Gaullisme, demain

Francis Choisel, l'un
des spécialistes les plus brillants de sa génération dès lors
qu'il s'agit d'aborder les liens entre le Bonapartisme et le
Gaullisme, vient de mettre en ligne son
site
universitaire. À cette occasion,
Francis Choisel nous propose ce texte qui prolonge l'un de ses
ouvrage de référence : Bonapartisme et Gaullisme.

Peut-on encore raisonnablement se réclamer aujourd'hui des idées gaulliennes
? Peut-on construire, pour le XXIème siècle, un projet d'avenir
sur de si vieilles fondations ? Tant de choses ont changé, en
France et dans le monde, depuis qu'est né le gaullisme!
Encore faudrait-il savoir ce qu'on entend par «gaullisme».
Celui-ci ne se limite pas aux quelques orientations politiques
majeures qui ont marqué la physionomie de la France de la
deuxième moitié du vingtième siècle. Le gaullisme, ce n'est pas
seulement l'élection du chef de l'État au suffrage universel
direct, la force de frappe, la participation, ou la
décolonisation de l'Algérie. Le gaullisme est d'abord un idéal
qu'on peut résumer en deux formules : humanisme d'essence
chrétienne, patriotisme altruiste. C'est ensuite un comportement
: l'adaptation de cet idéal aux circonstances et son incarnation
dans un homme. C'est enfin, et surtout, une démarche
intellectuelle originale que nous voudrions essayer d'analyser
brièvement.
La synthèse, pas le compromis
Comme nous avons démontré, dans un ouvrage publié récemment, que
cette démarche est commune au bonapartisme de Napoléon III et au
gaullisme du général de Gaulle, on nous pardonnera de citer le
premier autant que le second.
Ainsi est-ce Louis-Napoléon Bonaparte qui explique le plus
clairement la vision politique gaullienne consistant à se situer
«au-dessus des partis»: «Dans tous les pays, les
besoins et les griefs du peuple se formulent en idées, en
principes, et forment les partis. Ces associations d'individus,
qui naissent d'un mouvement commun, mais d'esprits différents,
ont chacune leurs défauts et leurs passions, comme elles ont
aussi chacune leur vérité. Pressées d'agir par la fermentation
sociale, elles se heurtent, se détruisent réciproquement,
jusqu'à ce que la vérité nationale, se formant de toutes ces
vérités partielles, se soit élevée, d'un commun accord,
au-dessus des passions politiques.» Le gaullisme est donc
une synthèse des diverses «familles spirituelles» entre
lesquelles se partagent les Français, une osmose entre des
courants de pensée souvent antagonistes.
De la sorte, et contrairement à ce que l'on pourrait croire en
écoutant le Général lui-même, le gaullisme n'est pas un «ni,
ni» mais un «et, et». En matière de légitimité,
Napoléon III fonde son pouvoir à la fois sur une certaine forme
de droit divin et sur la souveraineté nationale; il est «par
la grâce de Dieu et la volonté nationale, empereur des Français»
De même, de Gaulle, homme providentiel et plébiscité par le
peuple. Le «ni, ni», en la matière, c'est l'orléanisme,
qui ne repose ni sur le droit divin (Louis-Philippe n'est pas
l'héritier légitime du trône) ni sur une véritable souveraineté
nationale (il n'est pas l'élu du peuple). Comme le souligne une
chanson de l'époque, l'orléanisme est une quasi -légitimité.
Alors que le bonapartisme et le gaullisme se fondent sur une
double légitimité. Et en matière économique, même si de Gaulle,
dénonçant «tout à la fois un capitalisme abusif et un
communisme écrasant» semble ne vouloir ni du socialisme, ni
du libéralisme, il s'inspire pourtant de l'un tout autant que de
l'autre; il est à la fois dirigiste et libéral, authentiquement
et pleinement l'un et l'autre.
En un mot, la synthèse n'est pas le compromis, pas le «juste
milieu». Certes, avec le centre, le gaullisme a un point
commun : le rejet des sectarismes. N'est-ce pas ce que de Gaulle
voulait dire en fustigeant le «régime exclusif des partis»
? Mais de Gaulle est loin d'être un «modéré»: il n'était
pas «modérément» pour la poursuite de la guerre en juin
1940; il n'était pas l'adepte d'un «juste milieu» entre
la Résistance et la collaboration ... De Gaulle est un
passionné, tout d'un bloc. Et même lorsqu'il lui arrive de
rechercher une position d'équilibre, il procède non par la
méthode du compromis mais par l'affirmation d'un excès
contraire, comme il l'explique lui-même : «Le monde est fait
d'idées qui se compensent. Faute de cet équilibre, où
irions-nous? Il faut un frein d'autant plus fort que le char est
plus rapide..» Au pouvoir, ses «coups politiques»
sont un bon exemple de cette méthode et de ce tempérament; tels
que le «Vive le Québec libre !» ou «L'Europe !
L'Europe !» qui, précisément, ont pour effet d'agacer au
plus haut point les personnalités modérées.
Le gaullisme peut , de ce point de vue, se définir comme un
radicalisme, au sens où l'on parlait aux débuts de la IIIème
République de républicains radicaux (comme Gambetta ou
Clemenceau) par opposition aux républicains modérés (tels Ferry
ou Grévy). Prenons un autre exemple, avec le discours du 24 mai
1968, qui exprime la véritable analyse du général de Gaulle sur
la crise étudiante et sociale, et dont il tenta de tirer les
conséquence par son référendum d'avril 1969 : «Tout le monde
comprend, évidemment, quelle est la portée des actuels
événements (...). On y voit tous les signes qui démontrent la
nécessité d'une mutation de notre société. (...) Certes, dans la
situation bouleversée d'aujourd'hui, le premier devoir de
l'État, c'est d'assurer, en dépit de tout, l'ordre public. (...)
Voilà pour l'immédiat. Mais, ensuite, il y a sans nul doute à
modifier les structures, c'est-à-dire à réformer.» De Gaulle
pense que «maintenir» l'ordre ne suffit pas, qu'il faut
l'assurer en profondeur, en supprimant les causes du désordre,
c'est-à-dire les causes du mécontentement. Louis-Napoléon disait
quant à lui : «L'ordre, ce n'est pas seulement le gendarme.»
Pour les deux hommes, il faut donc prendre les problèmes à leur
racine et non se contenter de les régler superficiellement en
n'agissant que sur leurs effets.
La synthèse gaullienne est donc une addition des contraires, une
fusion d'idées fortes, issues des divers courants de pensée qui
agitent la vie intellectuelle et politique française, démarche à
laquelle répond une volonté de rassemblement des hommes et des
partis. Il y a ainsi quelque chose de paradoxal dans les idées
gaulliennes, et qui est leur véritable originalité : le
gaullisme est une sorte de transcendance politique, au sens où
il résout les contradictions du débat public en s'élevant
au-dessus d'elles, et sans rien faire perdre de leur force aux
idées qu'il emprunte.
Réconcilier le passé et l'avenir
Une seconde analyse de Napoléon III, à propos de la Révolution
française, nous permettra d'approfondir encore la démarche de
synthèse du gaullisme : «Lorsque les idées ont gouverné le
monde pendant de longues périodes, perdant, par la
transformation nécessaire des sociétés, de leur force et de leur
empire, il en surgit de nouvelles, destinées à remplacer celles
qui les précédaient. (...) Mais l'enfantement (...) est pénible,
l'oeuvre des siècles ne se détruit pas sans des secousses
terribles! (...) Napoléon apparut, débrouilla ce chaos de néant
et de gloire, sépara la vérité des passions, les éléments de
succès des germes de mort et ramena à l'idée de synthèse tous
ces grands principes qui, luttant sans cesse entre eux,
compromettraient le succès auquel tous étaient intéressés. (...)
(Il s'empara) du génie régénérateur.» De Gaulle, qui pense
de même, croit en un certain déterminisme historique,
parfaitement cohérent d'ailleurs, avec le fatalisme qui est le
sien au plan personnel et qui fonde la conviction de sa
prédestination. Aussi, contrairement aux apparences, le
gaullisme n'est-il pas d'abord un refus de l'inéluctable, mais
une soumission au «sens de l'Histoire». L'appel du 18
juin est d'abord une magistrale analyse prévisionnelle de ce
qu'allait être l'évolution de la guerre; on voit plus nettement
encore que l'«Algérie algérienne» est l'acceptation de
l'inévitable; on comprend aussi, aujourd'hui, combien le «Québec
libre» et l'«Europe de l'Atlantique à l'Oural»
s'inscrivaient dans une juste compréhension de l'évolution
historique. De Gaulle est un visionnaire, pas un Don Quichotte.
Il est «l'accoucheur de l'Histoire», le «génie
régénérateur» qui veut «amener la France à épouser son
siècle». À propos de son oncle, Napoléon III écrit : «Prompt
à saisir la tendance de la civilisation, l'Empereur en
accélérait la marche, en exécutant sur le champ ce qui n'était
renfermé que dans les lointains décrets de la Providence.»
De même, de Gaulle s'applique à discerner le sens de l'évolution
historique, afin de se mettre à sa tête et de l'accélérer. Il
est ainsi un révolutionnaire, mais par fatalisme, non par
révolte.
À dire vrai, de Gaulle n'est pas seulement révolutionnaire. Là
encore, il procède par synthèse, entre la tradition et la
révolution : «Il y a l'éternel courant du mouvement qui va
aux réformes, qui va aux changements, qui est naturellement
nécessaire, et puis il y a aussi un courant de l'ordre, de la
règle, de la tradition, qui lui aussi est nécessaire. C'est avec
tout cela qu'on fait la France.» Dans le discours déjà cité
de mai 1968, on voit que de Gaulle est à la fois pleinement
soixante-huitard (il rejette la société de consommation et veut
la réformer en profondeur) et tout aussi fortement
anti-soixante-huitard (il exige le retour à l'ordre par la mise
en oeuvre de la répression). Ayons encore une fois recours à
l'analyse de Louis-Napoléon Bonaparte : selon lui, Napoléon 1er
fut «le médiateur entre deux siècles ennemis»,
c'est-à-dire entre l'Ancien Régime (le dix-huitième siècle) et
la Révolution de 1789 (le dix-neuvième siècle). Par
transposition, on peut considérer que de Gaulle fut le médiateur
entre le dix-neuvième et le vingtième siècles, entre la société
libérale bourgeoise et la révolution socialiste de 1917.
Conçu de la sorte, le gaullisme n'est d'aucun temps. Sa démarche
peut s'appliquer au siècle prochain aussi bien qu'au nôtre. Être
gaulliste, demain comme hier, ce sera rechercher une synthèse
entre les diverses familles spirituelles du moment et placer en
son centre la dignité de l'Homme et la grandeur de la France. Ce
sera faire une synthèse nouvelle entre les courants de pensée
anciens, car ceux-ci auront évolué; ce sera faire la synthèse
entre ces courants de pensée anciens et un ou plusieurs courants
de pensée nouveaux, «révolutionnaires».
Cette famille spirituelle nouvelle, qui rendra la synthèse
gaullienne caduque et en appellera une nouvelle, nous semble
déjà en gestation : notre société peut se définir d'abord comme
une «société de consommation»; la «révolution» qui
menace ses fondements n'est autre que l'écologie. Si celle-ci
accède au rang de véritable philosophie politique, si elle se
développe et s'affirme comme une vision globale du monde et de
l'organisation sociale, avec ses excès et ses ses erreurs, et
aussi sa part de vérité, le gaullisme sera la réconciliation
entre notre société de consommation libérale et sociale, et la
contestation écologiste. Ce sera un humanisme écologiste et
patriote.
Francis Choisel
Vous pouvez retrouver l'intégralité des textes en ligne de
Francis Choisel en visitant son
site universitaire.
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